Se (dé)voiler la face.

Publié le par Tanchovic


groupe3.JPGA Dogubayazit, nous avons rencontré Stéphane, un belge qui vit à Londres et qui se rend à
 Dharamsala en bicyclette. Nous décidons de faire un bout de chemin ensemble. A la sortie de la ville, nous longeons une grande base militaire où sont postés des soldats derrière des sacs de sable et une dizaine de chars prêts à combattre le PKK. Quelques dizaines de mètres plus loin, on s'arrête pour profiter du ciel dégagé qui nous offre une magnifique vue sur le mont Ararat. Quelques militaires viennent vérifier qu'on ne les a pas photographiés mais ils restent très polis et sympathiques. Le temps de cette petite pause, on voit arriver un autre cycliste... c'est Zo, un malaisien.
Il est parti de Los nous-quatre3.JPGAngeles en mai 2007. On va finalement traverser la frontière à quatre. C'est nouveau pour nous de pédaler en groupe, c'est aussi rassurant car cette fois nous pénétrons vraiment l'inconnu. Jusqu'à présent nous nous sentions toujours un peu chez nous et l'Est de la Turquie ne nous était pas complètement étranger de par un court passage il y a deux ans de cela. Mais l'Iran reste encore un mystère.

Nous campons quelques kilomètres près Maku derrière une maison en rénovation. Les nuits commencent à être fraîches mais nous sommes bien au chaud dans nos sacs de couchage et sous une bâche qui nous protège de l'humidité.  Pour rejoindre Téhéran, malgré les conseils des Iraniens qui nous incitent à toujours à prendre l'autoroute, nous avons décider de faire un détour par la mer caspienne en empruntant les petites routes, parcours plus difficile car plus vallonné mais nous évitons ainsi les grandes voies très fréquentées et polluées. A Poldasht, où Zo devra nous quitter pour rejoindre le Turkménistan au plus vite avant l'expiration de son visa de transit, on nous informe que la route vers Jolfa qui longe la frontière azerbaidjanaise est une zone militaire interdite de nuit. 
lac3-copie-1.JPGIl est trop tard pour nous y engager, nous attendons le jour
suivant. Après une pause au bord d'un lac radioactif (on abandonne très vite l'idée d'une petite baignade), nous atteignons le premier poste dans l'après-midi. Le militaire, un canard à col vert dans les bras (?) , nous laisse passer sans poser de questions...

La route est superbe. Elle suit la rivière qui se faufile dans une gorge entre deux rangées de montagnes rougeoyantes, mais plutôt que de rester à la hauteur de l'eau, elle nous fait grimper puis redescendre des dizaines de fois sur le flanc de ces gros rochers, émiettés et tordus par l'érosion mais qui nous semblent figés gorges3.JPGpour l'éternité.
Le jour commence à réduire et nous arrivons au deuxième poste militaire après soixante kilomètres de vélo : on
contrôle nos passeports et on  nous fait comprendre qu'on doit être à Jolfa avant 18h30. Il est  18h et Jolfa est à 30 kilomètres de montagnes russes d'ici. Il nous faudrait au moins deux heures et nous sommes épuisés… mais ils ne veulent rien savoir, ils préviennent le dernier poste et nous font signe de déguerpir au plus vite : personne ne doit se trouver sur cette route pendant la nuit.

Nous avançons péniblement, en nous disant qu'ils vont peut-être nous affréter une camionnette, jusqu'à un croisement qui n'est pas indiqué sur notre carte: Quelle direction prendre? À gauche, c'est sûrement la route pour Jolfa mais il fait nuit noire et nous n'en pouvons plus. A droite, ça grimpe mais nous apercevons une lumière au loin, ça ne peut pas être un village mais sûrement un autre poste, peut-être seront-ils plus indulgents avec nous…Ça n'a pas l'air d'être loin… Nous poussons nos vélos avec difficulté pendant une bonne demi-heure en faisant de nombreuses pauses pour récupérer. Il n'y a plus de macadam maintenant mais des cailloux et du sable. Je m'affole à l'idée qu'il y ait peut-être des chiens de garde mais je conserve mon sang froid (des gros cailloux dans les mains…). Nous y sommes presque, il y a une pancarte à quelques mètres que nous pouvons lire à présent : c'est Saint Stéphane!!! Saint Stéphane, site chrétien en rénovation, que justement nous voulions visiter. Le lieu est parfait pour passer la nuit : une magnifique bâtisse avec un parc où coule une petite cascade d'eau fraîche nourrissant un bassin entouré d'arbres. Nous posons nos vélos et nous nous relaxons sur un banc, satisfait de cette joyeuse fin... mais on se réjouissait un peu trop vite car dix minutes plus tard, une ombre approche : qu'est-ce? un ouvrier, un prêtre, un paysan…? Et non,  c'est un policier qui lui non plus ne veut rien entendre et nous déloge de notre petit paradis nocturne. Toujours pas de camionnette pour nous pauvres cyclistes à bout de force mais une moto qui nous suivra jusqu'à Jolfa pendant plus de 2h30 à monter, descendre, monter, descendre, pendant que monsieur l'agent, une réplique du sergent Garcia, une blonde  fumante au coin des lèvres, pouffe de rire en nous voyant souffrir dans des côtes à 12.%. ِDeux heures trente après avoir quitté Saint Stéphane, nous sommes assis sur un banc devant un rond-point dans la banlieue de Jolfa....


vallon--e3.JPGIl nous faudra une semaine pour rejoindre la mer caspienne basculant d'une
vallée à l'autre sur une petite route, alternant longues montées bien raides pendant une à deux heures et superbes descentes qui détendent les muscles (mais ne durent que dix minutes...). Les hauteurs sont très arides et nous nous arrêtons chaque soir pour camper au coeur des vallées où nous trouvons de l'eau, un peu de verdure et quelques arbres pour nous cacher de la route. arbre-sec2.JPG

Mais nous ne sommes jamais assez discrets car souvent des bergers nous ramènent pain, fromage, confiture, fruits et autres denrées... Les Iraniens sont vraiment très hospitaliers, même pendant le Ramadhan, certains nous tendent les vivres tout en se cachant la bouche en regardant vers le ciel, "Allah, Allah" nous disent-ils, "Ah d'accord" qu'on leur répond. Pas une journée ne se passe sans qu'on reçoive de la nourriture ou une invitation à boire le thé, se restaurer et même passer la nuit chez un Iranien. Notre état de fatigue nous oblige parfois à refuser mais nous sommes vraiment touchés par toutes leurs attentions qui, je vall--es3.JPGcroie profondément, n'ont rien avoir avec leur religion qui leur indique de bien accueillir le voyageur. Bien au contraire, dans certaines villes, la police, chargée de faire appliquer les principes islamistes, leur défend d'inviter des touristes chez eux. Mais ils bravent largement cet inte rditpar tradition, par curiosité ou simple bonté de cœur. Et ils donnent, ils donnent mais ne veulent jamais rien recevoir.



raisins3.JPGAvant de venir en Iran, j'avais quelques inquiétudes et une vision un peu sombre de ce pays. Cela fait maintenant deux
semaines que nous y sommes et je ne me suis jamais autant sentie en confiance tout en appréciant de plus en plus ce pays. La richesse de l'Iran tient à la variété de sa géographie, de ses paysages, de ses cultures ainsi que de ses ethnies, coutumes, langages... mais surtout à son peuple. Les Iraniens sont des gens très éduqués et calmes tout en étant très chaleureux, souriants et accueillants.

Bien sûr la situation des droits humains, et parmi eux la condition des femmes, ternissent le tableau. Il est vrai par exemple que les femmes doivent être voilées et certaines d'entre elles portent souvent le tchador (cette immense robe noir) mais cette obligation est vite oubliée dés que nous passons le pas de la porte d'une maison. Les femmes sont également assises à l'arrière dans les bus et de manière générale elles sont dans la vie publique séparées des hommes, mais il ne faut pas en conclure pour autant que les Iraniens les considèrent comme des êtres inférieurs. Ils sont pour la plupart juste obligés d'appliquer les règles islamistes et sont contrôlés de près par les policiers, qui (au passage) savent bien sanctionner le peuple mais omettent de respecter eux-mêmes les principes qu'ils imposent.

L'Iran n'est pas non plus un pays idyllique où le peuple opprimé attend calmement plus de libertés individuelles. La situation est bien plus complexe et encore difficile à décanter entre les positions des ultra-religieux, de certains jeunes qui rêvent d'Europe ou d'Amérique, en passant par ceux qui tout en étant fiers de leur pays et heureux d'y vivre, désapprouvent complètement la politique du pays.

En attendant d'y voir plus clair, je m'habitue doucement au port du voile. Le deuxième soir en Iran nous avons dormi à l'hôtel et je pestais de devoir remettre mon foulard juste pour aller aux toilettes. La chaleur aussi m'insupporte : les températures sont encore bien élevées et pédaler sous ce tas de vêtements amples équivaut à une éprouvante séance de sauna. Malgré cet accoutrement, je espace2.JPGn'échappe pas à certains jeunes (ou parfois moins jeunes) Iraniens avides de photos et un peu moins courtois... Dans certaines petites villes, en l'espace de dix minutes, nous nous retrouvons au milieu d'une foule de gens qui nous mitraillent avec leur portable. Avec mon foulard, mes lunettes, mon casque et mes longs et larges habits, je me demande bien ce qu'ils peuvent encore photographier, je ressemble à un sac à patates de l'espace… Il n'empêche que même sous ce déguisement, les "Japan! Japan" fusent et j'ai parfois l'appareil à quinze centimètres du menton. On n'en conviendra pas non plus que les Iraniens sont obnubilés par les étranger. Dans certaines villes nous passons largement inaperçus et la très grande majorité des Iraniens sont très discrets et encore et toujours serviables, souriants et accueillants.

 

Les généralisations étant toujours erronées, après un dernier col, dans la grande descente qui nous amène à -20 mètres sous le niveau des océans (altitude de la mer caspienne), on a senti qu'on nous confondait avec des gros billets verts. D'habitude, nous campons en pleine nature ou parfois feu3.JPGdemandons aux habitants où nous pouvons poser notre tente, et ils nous proposent leur terrain, leur jardin ou parfois leur maison!!! Mais là 20 dollars pour poser notre tente dans le jardin d'un restaurant alors que les hôtels bon marché tournent autour de 3-4 euros!!! Heureusement nous avons pu poser le camp un peu plus loin dans une sorte de "camping-terrain de pique-nique" pour 50 000 rials (5 dollars) pour nous trois. Et avec Hassan, le tenancier, nous avons passé un de ces moments où des sourires et quelques mots réciproquement incompréhensibles suffisent à nous combler plusieurs heures durant, que nous partageons sobrement dans l'amitié la plus simple.

Et le lendemain, c'est reparti. Parfois, on rallume le feu de la veille pour faire le thé, puis on éteint les braises, on enterre le foyer, on repart sans laisser de traces et on retourne camp3.JPGdéfier la Route. Au fur et à mesure du voyage, ma façon de l'appréhender évolue. Les premiers temps, je ne me réjouissais que lorsque c'était lisse, plat ou en descente et maudissais les côtes, les trous, les cailloux ou le sable. A présent, j'accroche la route comme elle vient, comme nous l'offre notre chemin. Je prends beaucoup de plaisir à entendre mes roues frotter le sol, quelque que soit la vitesse à laquelle on évolue. On avance parfois lentement, parfois même très très lentement, mais on avance sûrement, à petits coups de pédales, qu'ils nous fassent progresser d'un mètre -au taquet sur le petit plateau-, ou de plusieurs kilomètres -dans les grandes descentes-. Bien sûr, la fatigue parfois vient contredire ces belles paroles, mais toujours momentanément, et la satisfaction de cette vie de nomades à bicyclettes a toujours le dessus.
r--tro2.JPG

Publié dans Iran

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G
Rebonjour Estelle, (je ne suis pas sûre que mon:mail soit parti, aussi je réitère).Bon anniversaire donc; le tien est aussi le mien!Tous les deux vous ne dépareillez pas dans le paysage socio-politico-religieux de l'Iran! ça me rappelle notre propre traversée de l'Iran en 71, à Meshed, notamment, en route vers l'Afghanistan.. C'est la route quoi...a road movie. Gros bisous à toi et ton barbu Gene, Alain et Olivier
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G
Gros bisous Estelle pour ton anniv!! le tien est aussi le mien!tu te rappelles?
Ce que vous écrivez de l'Iran, me rappelle notre voyage , effectué jusqu'en Afghanistan en 71, et notre traversée de" l'Iran, via Meshed...Effectivement tous les deux, vous de dépareillez pas dans le contexte!Alors, soufflez bien les bougies...Gene, Alain et Olivier
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M
Salam du Maroc,

J'aime lire le récit de vos aventures. j'oublie tout et j'imagine...
Bisous & courage à tous les 2.
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J
salut à vous!
wie geht's ? j'espère que votre voyage avance ss trop de soucis...
au plaisir de vs revoir sur Paris lorsque vs serez de retour en France ( eh oui , j'habite Paris, je serais là le jour de votre arrivée à l'aeroport.. a moins que vs ne décidiez de revenir à vélo!)
bizzzz
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S
oui merci aussi pour la carte, c'est super sympa...
alors j'ai eu droit à une fête organisée chez moi à mon insu, et oui faut-y pas être con pour ne pas s'en rendre compte, ou était-ce l'organisation qui était au top.. j'ai été agréablement surpris, voire ému, merci frangine, yellow, rom, parents, tout le monde.. et oui en effet car tout le monde était là, sauf vous, en même temps c'était peut être pas plus mal, si c'était pour qu'un barbu simili pakistanais court tout nu avec un sac CCV sur la tête pendant qu'une chinoise alcolisée piétine mon canapé sur du Goran Bregovic... oui peut-être qu'il manquait ça... c'est bien mieux pour mes canapé de tout façon.
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