Une marmite sacrée

Publié le par Tanchovic

Jodhpur 13/12/07 6995km

 

L`Inde, un pays qui rend fou, qui énerve, qui dégoûte, qui émerveille.

 De loin, cette immense fourmillière ressemble à toutes les autres sociétés du monde, avec ses marchés de légumes, ses restaurants, ses commerçants, ses chauffeurs de taxi.

Et pourtant si l’on observe n’importe quelle rue d’une ville indienne d’un peu plus près, on se sent rapidement étourdi, avec l’envie de fuir au calme dans une chambre d’hôtel pour détourner le regard de cette vivisection.

Toute la diffèrence se concentre dans des détails innombrables.

Tentons une description.

Tout le monde sait que les vaches sont sacrées en Inde, elles circulent librement dans toutes les villes, dans toutes les rues, offrant à chaque mégalopole une petite touche de village pittoresque avec les odeurs mais sans la verdure.
 tn-Picture-182.jpgLes vaches s’attellent à trier les déchets en les mangeant, elles semblent particulièrement apprécier le carton qu’elles peuvent accomoder d’un ou deux sachets plastiques.tn-Picture-308-copie-1.jpg Dans les petites villes, leurs bouses sont séchées et servent à alimenter le poêle de chaque foyer. Concernant l’animalerie, rajoutons quelques chats, plutôt rares, sans doute ont-ils été dévorés par ces gros rats qui font sursauter Estelle lorsqu’on les croise dans la rue. 
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Les chiens sont plus répandus, faméliques, borgnes, hirsutes et clopinants, ils se disputent les déchets ou les carcasses des animaux accidentés, croquant même leurs congénères. De temps en temps, on aperçoit un âne, un dromadaire, un buffle…tous ces animaux dessinent un slalom géant ou les conducteurs de rickshaws, sorte de motos-bus-taxi à trois roues, déplacent des foules ou des marchandises d’un point à l’autre de la ville. N’oublions pas les motos, voitures, bus, camions, chacun équipé d’un klaxon spécifique (ce qui permet de les reconnaître de loin quand ils nous doublent) et d’un pot d’échappement. D’ailleurs au vu des fumées qui s’en échappent, certains doivent faire le plein au charbon.

Chaque conducteur est l’homme le plus pressé du monde et tous se croisent et se doublent entre les nids de poule, les vaches…
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Cette circulation serait elle à l’origine de tous ces culs de jatte, aveugles, unijambistes qui mendient dans la rue en s’accrochant à nos manches (quand ils ont des mains et qu’ils ne sont pas lépreux, là, j’exagère à peine)?

Les enfants aussi font la manche mais nous ne leur donnons jamais rien pour ne pas les encourager. Petit principe qui soulage notre conscience mais ne les décourage jamais.

Comme les trottoirs des rues sont inexistants, ces gens se déplacent entre les échoppes de vendeurs de beignets, de fruits, de légumes, de sucreries, de jus, de pois, de boulons, de shampoings… enfin chaque article que l’on peut trouver dans un rayon d’hypermarché est vendu par quelqu’un dans la rue et plus encore, on a l’impression de pouvoir tout trouver ici et surtout l’inattendu, comme les aiolas, chikus, sitapols, goyaves pour les fruits, tn-Picture-276.jpgdes têtes de moutons fraichement coupées, des selles de motos trois places couleur arc-en-ciel…Picture-010.jpg

 On découvre aussi de nouveaux concepts de magasins, comme ce vendeur d’œufs/rhum : vous prenez une bicoque en bois découpée danns une boîte à chaussures, vous disposez à l’intérieur une gazinière, des centaines de douzaines d’œufs, une bouteille de rhum blanc et un vendeur avec des yeux aussi ronds que son ventre. Vous secouez et c’est prêt. Vous pouvez alors acheter des œufs à emporter ou durs ou en omelette ou brouillés ou sur le plat ou /et un verre de rhum. Moi c’était huit  œufs durs, plus faciles à transporter dans les sacoches et pratiques pour les pauses vélos, et un triple rhum offert, le tout agrémenté d’un incroyable dialogue de sourds avec deux indiens qui eux, avaient plutôt commandé un œuf dur et huit triples rhums.

Les rues étant des dépottoirs ou tout le monde jette tout, pissent et crachent, les égouts sont souvent bouchés, heureusement, le système hindou a prévu les intouchables dont la vie est consacrée à nettoyer toute cette crasse, mains et pieds nus évidemment (ça doit être encore meilleur
 pour son karma et sa prochaine réincarnation). Rien n’est propre pour autant et nous marchons dans ce cloaque en sandales (on a abandonné l’idée de porter des chaussures pour alléger nos bagages) et croisons des visages impassibles, curieux, pervers, souriants, arnaqueurs, protecteurs.Jodhpur-la-ville-bleue.jpg

A se ballader dans les ruelles, entre les odeurs d’urines, de fritures et d’encens, on découvre des échoppes inconnues ou l’on fabrique de l’encens à la main, ou des dames coupent du  bambou pour en faire des sortes d’allumettes, des plieurs de feuilles de tabac à mâcher, des potiers, des tresseurs de paniers, tn-Picture-243.jpgdes frippiers, des fabriquants de sac en toile de jutte, on pourrait aussi parler des musiciens, des saddhus, des casseurs de pierres sur les bords des routes en construction, des jongleurs, des charmeurs de serpents, des marchands d’herbes médicinales, des 330 millions de divinités de l’Hindouisme, des 15 langues officielles, des 845 dialectes, du Urdu du Punjab qui s’écrit de droite à gauche, du hindi de gauche à droite, du Tamil des Madrassins de haut en bas, des autres écritures sous forme de hiéroglyphes… Dans cette immense complexité, on se sent aussi riche et puissant que faible et perdu .

Dans l’absolu, tout nous est accessible, le niveau de vie est si bas que l’on pourrait s’offrir presque tout ce que l’on voit, tout ce qui nous tente et vivre comme un petit maharadja, on sent aussi régulièrement leur admiration pour l’Europe, « continent ou tout est propre, ou la loi est respectée, ou la corruption n’est pas… », (hum hum, oui je sais, mais il faut comparer avec l’Inde ou tout est surdimensionné même la vénalité, écouter les émissions de D Mermet http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=155&var_recherche=inde+et+corruption). Cette admiration permanente de nos pays, de notre société, de notre avancée technologique accessible à la majorité (ils sont très admiratifs de nos vélos à vitesses équipés de compteurs électroniques et de notre caméra) nous flattent indirectement. 
 

Mais tout se brise devant la répétition continue, quotidienne et usante de deux questions : « What’s your name? What country do you belong ? ». On répond, on ne répond pas, hors des villes touristiques, nous créons des attrouppements, des dizaines de personnes nous entourent en rigolant, d’autres nous fixent du regard impassibles à nos "hello", ils nous montrent du doigt, touchent à tout, aux vélos, aux changeurs de vitesses, aux casques, la moitié nous pose ces deux fatidiques questions qu’elle répete à l’autre moitié : on sourit, on discute, on s’énerve ce qui les fait d’ailleurs toujours rire et ils répondent à nos montées d’éxaspérations par d’amicaux  « thank you thank you my friend». Dans ces cas là, les bras nous en tombent et on ne peut que sourire.tn-Picture-265.jpg

Une fois, je surveillais les deux vélos pendant qu’Estelle était dans un magasin, ils sont tous restés à m’observer manger une banane, je me suis senti alors dans la peau d’un chimpanzé du mini zoo de l’Orangerie à Strasbourg.

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Ce voyage nous apporte aussi un peu d’abnégation à pédaler tous les jours dans cette immensité, tant d’efforts pour avancer de quelques centimètres sur la carte.

Nous nous réjouissons plus de la journée à venir que de penser aux milliers de kilomètres et à tous les autres sites des prochaines semaines et le plaisir est intense dans ces instants de pédalage, à observer un buffle sous un palmier bien loin de nos efforts et de nos pérégrinations.

On se retrouve donc vite désemparés face à cette vie bouillonnante, comment la traduire, cohue ou quotidien banal de l’Inde ? Nos yeux se brouillent devant cette marmite fumante et épicée nous contraignant à deviner d’autres repères à l’intérieur de nous mêmes pour ne plus être plus asujettis à notre habituelle et inconsciente grille de valeurs.

Nous jugeons et comparons de moins en moins la vie d’ici avec des critères occidentaux, nous aimerions pouvoir comprendre l’Inde sans la relativiser. Nous nous sentons déjà  moins étrangers ou visiteurs qu’il y a trois semaines. La lenteur de notre voyage nous donne le temps de nous adapter doucement et paisiblement aux changements des paysages, des langues, des nourritures, des températures, des attitudes et des comportements.

Nous ne nous retrouvons pas confrontés comme les précédentes fois à l’inconnu et à l’insolite en douze heures d’avion. Ranakpur-.JPG

Nous pédalons derrière les photos et les récits. « On se sent portés par ce voyage », pour paraphraser N Bouvier, on se réjouit de ne plus savoir vers quelle ville pédaler, l’objectif Bangkok est en ligne de mire, mais comment y arriver? Un voyageur nous parle de tigres dans une réserve, un indien nous décrit les merveilles du temple Jain de Ranakpur et les jours d’après, nous tutoyons les singes dans le parc qui entoure ce lieu saint…

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Christophe 


Un singe en admiration devant le temple Jain de Ranakpur

Publié dans Inde

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Commenter cet article

Boyan 22/02/2008 12:45

Vous êtes fous !
Vous voulez nous donner envie de voir l'Inde ou quoi !?