Un effet steaktasmanique...

Publié le par Tanchovic

Lors du dernier article, nous nous étions arrêtés au départ d'Adelaide River où nous embarquions avec Popeye à bord de son road-train (4 janvier 2009), direction Adelaide, 3000 kilomètres plus bas.

Soit 48 heures de conduite, non-stop évidemment, Popeye resta 48 heures derrière le volant à ne pas fermer l'œil de la nuit, du jour, de la nuit, du jour, vitesse de croisière 90km/heure.

En fait Popeye fermera quand même ses yeux à trois reprises (après s'être arrêté bien sûr), trois fois vingt minutes le temps de récupérer quelque peu ou de digérer son steak.

S’enchainent des lignes droites de plusieurs centaines de kilomètres et des paysages désertiques, peu de végétation, peu de couleur, tout est brûlé par le soleil, sec.

On sait que l'Australie est un pays immense, maintenant on prend un peu plus conscience de cette immensité, on roule pendant des heures et le paysage évolue lentement.

On doublera quelques cyclistes, eux doivent être encore plus conscients de l'immensité et percevoir le lent dégradé des paysages, dégradé qui est pour nous gommé et lissé par la vitesse du camion.

48 heures plus tard, notre ami Popeye nous dépose à Adelaide.

Et nous enchaînons à vélo direction Melbourne (environ 600km), le long de la Great Ocean Road, cette fameuse route qui longe la côte Sud-est, sculptée par le temps et la mer de Tasmanie.

 

Nous n'avons pas de photos de cette traversée, l’appareil photo était cassé.

Lien vers des photos officielles 

 

On reste trois jours à Melbourne chez un couple de couchsurfers, le temps de quelques concerts.

Puis on enchaîne avec un ferry pour la Tasmanie, nous sommes le 24 Janvier.

Nous n'avions pas prévu d'y aller et puis une rencontre, un échange de mots et nous voilà sur cette île, tout là-bas, cette île quelque part près de l’Australie dont on a tous entendu parler, mais c'est tellement loin, tellement petit.

De notre point de vue d'Européens, on a le sentiment d'arriver au bout du monde.

La Tasmanie se réclame d'avoir l'air le plus pur au monde, les Rainforests (forêts de pluie) les plus anciennes, une nature sauvage, unique et préservée des destructions humaines.

Nous verrons que ce n’est qu’en partie vrai (à 37% exactement, puisque c’est ce qui reste de parcs nationaux).

La Tasmanie est grande comme la Suisse, relativement montagneuse sur l'Ouest avec le plus haut sommet à 1614m (Mont Ossa), les montagnes retiennent les pluies de ce côté de l'île, formant de nombreux lacs et rivières.


Descente sur le lac saint Claire depuis le Mont Rufus.


La côte Nord Ouest est déchirée par les vents, la mer, les pluies, le froid, nous poserons la tente dans des endroits magnifiquement hostiles où s'expriment pleinement la puissance et la beauté de la nature.

Des endroits où on a juste envie de s'assoir, se taire, écouter le vent souffler et claquer dans nos goretex, regarder les vagues pleines d'écume s'abîmer sur les rochers, sentir les particules d'eau se poser sur notre peau... La nature est si belle, si parfaite, nous sommes si petits, si imparfaits.

On ferme instinctivement les yeux, on respire cet air pur, dans la plénitude, l’humilité, c'est un honneur d'être ici, à ce moment, à cet instant, devant cette vague qui apparait et disparait, devant tant de beauté. C'est un honneur d’appartenir à cette nature.

La Tasmanie fait cet effet.

 



Le Sud Ouest est un immense parc naturel, quasi inaccessible à l'homme, c'est aussi là que se trouvent les dernières Rainforests (ce sont des forêts très spécifiques, on y trouve des arbres uniques comme le Huon pine, des eucalyptus géants...Une mousse verte recouvre les troncs, le sol, il y fait sombre et humide, les précipitations sont en moyenne de 2000mm par an).

Cependant, pour développer l'économie locale, pour créer des emplois, des parcelles sont vendues à l'industrie du bois. Les grosses machines coupent, détruisent, retournent la terre, arrachent les racines, creusent, construisent des chemins et avancent dans cette forêt. Ces paysages de champ de bataille, ces parcelles souillées sont des plaies. ça me fait toujours penser à un cadavre d'animal dont les tripes ouvertes pendent et se font dévorées par les corbeaux.

L'industrie du bois utilise des hélicoptères pour déforester au napalm. Seuls 20% des arbres coupés sont utilisés, et réduits en copeaux destinés à fabriquer de beaux rouleaux de papier toilettes parfois parfumés à l'abricot.

Ces parcelles ne sont pas accessibles aux touristes. « Trop dangereux » est-il dit. Pour qui?

Des activistes se battent pour protéger la nature.

Nos trois jours à Upper Florentine  n'auront pas suffi à nous ôter le malaise de ne pas en faire assez, d'être conscients et passifs.

 


Barrage construit par les activistes du camp Florentine pour protéger la très ancienne forêt « Florentine » près de Hobart. 
La voiture est cimentée au sol. En cas de descente de la police ou des forestiers, une personne se refugie à l`intérieur et loque son bras dans un bloc de béton.

 

 



Les tentes aériennes sont reliées par des câbles à des structures en bois qui jonchent l‘accès des forestiers aux ères de coupe. Les forestiers et les policiers sont avertis du risque d‘attenter à la vie des activistes perchés aux arbres s‘ils essaient de traverser cette route avec leurs véhicules. Ils ne peuvent donc tenter aucune action sans l’aide d’une équipe spéciale de secours et d’un hélicoptère, intervention risquée et très coûteuse.
Un tunnel a également été creusé sous la route. Quelqu’un s’y trouve en permanence et s’enchaine a l’intérieur en cas de besoin.




La côte Est de la Tasmanie est plus plate, les plages sont de sables blancs, la mer est limpide, turquoise. Mais l'eau est froide, on ne s'est baignés que deux fois. 

 
Pour l`ami Roles, qui n`est jamais venu sur ce blog et qui n`y viendra certainement jamais.

Le centre est un immense plateau, bordé de montagnes d'où les rivières affluent pour irriguer les agricultures intensives qui dénaturent les paysages.

Les gens sont adorables, abordables, il semble qu'on ait plus le temps de vivre ici, on est un peu loin du monde, comme si on s'éloignait physiquement de l'œil du tourbillon.

 

De fin Janvier à mi-février, nous nous sommes installés au pied du mont Roland (1341m), au bord de la rivière Mersey (l'eau est tellement pure qu'on peut la boire sans la filtrer), dans le cadre du Rainbow gathering, un rassemblement hippie d'ou sont bannis drogues, alcool, appareils électroniques, toutes idées de pouvoir (sur la nature ou sur les autres).

Ces rassemblements ont lieu partout dans le monde.

 

A ce rassemblement, nous avons rencontre beaucoup de Tasmaniens et nous enchaînons depuis visites chez des amis et woofing (C'est un système d'échange entre des hôtes et des volontaires qui  travaillent dans des fermes biologiques (ou sur d’autres projets) quelques heures par jour en échange du logement et des repas.


Récemment, nous avons compris une grande vérité.

Une grande vérité qui disait: "ce que tu fuies ici, tu le retrouveras à l'autre bout du monde".

Nous l'avons vérifié. En effet le 19 mars, notre ami Steak débarquait en Tasmanie pour trois semaines.


Quelques explications.

Quand nous étions à Strasbourg, au fur et à mesure que les années passaient, Steak s'était progressivement incrusté dans notre vie privée. Combien de fois l'avons nous retrouvé dans notre lit, roulé dans nos robes de chambres à hurler "J'ai soif, donnez moi à boire ou je tue le chat!".

Heureusement, nous n'avions pas de chat. Mais nous avons du partir, refaire notre vie ailleurs.

Bref.

Pour nos retrouvailles et pour rendre plus agréable notre tour de Tasmanie, on avait racheté à Léo sa Toyota Wagon de 1986, 370000km, 250 Euros (il avait prévu de nous la racheter au delà de ces trois semaines mais finalement on va la garder jusqu'à la fin de notre visa australien fin août, enfin si elle tient le coup…).

Ces trois semaines furent l'occasion d'un bon road trip sur les pistes cabossées de Tasmanie, le long des routes sinueuses de la région, à chercher l'Endroit où installer le bivouac, s'assoir autour d'un bon feu de bois, et marcher dans la nature aux alentours...Nous pensions que notre ami Steak, après un an à Osaka, à étouffer dans cette mégalopole japonaise, apprécierait de se ressourcer en communiant avec Mère nature.

Ceux qui le connaissent ne seront pas surpris d'apprendre qu'il a passé trois semaines à nous insulter, à nous balancer les pires insanités du monde et à tout critiquer, "Au Japon, au moins ya ci et ya ça", "La Tasmanie, on dirait les Vosges en moins bien", "Y a trop de kangourous", " Orion me suit partout", "C'est trop cher", « Y a qu'un seul CD dans la voiture et les amplis grésillent quand on démarre le moteur" (c'était vrai mais c'était un CD de Barry White)...Le seul moyen de le faire taire était de le gaver de fromage du matin au soir, un an sans calendos l'avait laissé dans une certaine fragilité émotionnelle.

 







Heureusement, la Tasmanie est pourvue d'une relative large gamme de fromages et nous avons ainsi pu contenir ses accès de violence et son ingratitude.

Et nous dûmes accepter ses exigences, il souhaitait que nous l'appelions « maître», par exemple.

 

 

Il reprit l'avion le 9 avril, nous avions peur qu'il manque son vol et qu'il reste plus longtemps, ce qui ne fut pas le cas heureusement, nous eûmes la larme à l'œil de le voir partir.

Suite à ces trois semaines de tensions, nous sommes partis effectuer une retraite Vipassana de dix jours, s'initier aux techniques de méditation de Gautama le Bouddha.

De ce côté-ci du monde, l'hiver se découvre doucement, les températures baissent, les jours raccourcissent.

Nous avons prévu de remonter sur le continent, chercher du soleil et du travail autour de Brisbane ou plus au Nord.

 

Vive la Tasmanie.

 

 

 

 

  Un ange est parmi nous, merci pour le truc Steak. 

 

 

Petit rappel historique.

Avant, il y a plusieurs dizaines de milliers d'années, la Tasmanie était rattachée à l'Australie.

Les différentes vagues de migration aborigène arrivèrent par le Nord de l'Australie (depuis la Nouvelle-Guinée) il y a environ 60000 ans et peuplèrent ce continent.

Les premiers arrivants descendirent au fur et à mesure vers le Sud. Certains atteignirent la Tasmanie il y a 35000 ans.

Puis les eaux montèrent il y a 10000 ans et la Tasmanie devint une île.

5000 à 10000 aborigènes vivaient en Tasmanie, abondante en eau douce, coquillages, gibiers, baies et plantes sauvages…

Pendant une période de plusieurs fois notre an 0 à aujourd'hui, ils vécurent sur cette île. Leurs besoins étaient simples, déterminés une fois pour toutes par le groupe, ils "travaillaient" un peu chaque pour subvenir à ces besoins et ne s'en créaient pas de nouveaux. L'idée de propriété (de la terre, des outils) n'existait pas, ils étaient nomades, la vie sociale était extrêmement dense, les tensions étaient gérées sur plusieurs niveaux par les anciens.

1777, l'homme blanc débarque, la croix à la main, on construit des églises, des mines d'or, on chasse pour les peaux, on construit des chemins de fer, on déforeste pour faire des bateaux (il faut bien transporter le minerai et les peaux).

Enfin, on fait du business, on développe le pays, on apporte la civilisation.

1833, il reste 300 aborigènes sur les 5000 à 10000, tous les autres ont été massacrés (on recevait des primes pour ce genre d'assassinat). Les derniers sont déportés sur  Flinders Island, la dernière aborigène du nom de Triganini meurt en 1876.

Aujourd'hui, les seuls aborigènes restants sont des métis, ils n'ont pas la peau noire, ils peuvent être blonds aux yeux verts.

 

Aujourd'hui, au nom de ce même développement, on continue à exploiter les forêts, les hommes, la nature.

Pourquoi changer?

 

Publié dans Australie

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A
La vérité,ça fait plaisir d'avoir de vos nouvelles fussent-elles tasmaniennes (à la tienne...) Mais, visiblement, on ne va jamais au bout du monde, puisqu'il y a toujours quelque chose à faire après ?

Bon vent les p'tits zamis, take it easy, ciao.
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