Retour et compte à rebours

Publié le par Tanchovic

 

Bonjour à tous,

 

Depuis notre retour début juin, nous avons continué notre voyage, mais en France cette fois-ci.

Nous sommes partis à la rencontre  des membres  de différentes coopératives agricoles et nous y travaillons en tant que bénévoles.

En attendant un article plus complet sur ces expériences, nous vous avons remis un résumé de nos 15 premiers mois de voyage en vélo de Strasbourg à Singapour.

 

Bonne rentrée à tous

 

Christophe et Estelle

 

 

...début 2007.
Pendant la courte préparation de notre voyage (six mois entre la prise de décision de partir et le départ), nous nous sommes concentrés sur les aspects techniques: le matériel, les visas, le budget, l'itinéraire...Six mois c'est court et ça passe vite.
Jusqu'au dernier jour, nous emballions des cartons, dispatchions nos affaires chez nos familles, réglions des formalités administratives.
Dimanche 7 Juillet 2007, 15h. Après un dernier repas avec la famille et les amis, nous quittons la place St-Nicolas-aux -Ondes, remplis d'émotion.
Au premier carrefour, le voyage commence déjà. Nous sommes partis, nous pédalons devant la faculté, les bars de la Krutenau (quartier de Strasbourg), la boulangerie. Tous ces lieux font partie de notre quotidien, mais le voyage a bel et bien commencé, direction Bangkok.
L'objectif semble irréel alors que nous pédalons encore dans notre ville croisant les habitudes rassurantes de ces dernières années.
"Dis Estelle, t'es sûre qu'on est pas en train de faire une énorme erreur?".
Puis nous approchons du pont qui nous sépare de l'Allemagne.
Le compteur indique quatre kilomètres lorsque Christophe a sa première crampe, résultat de ces deux derniers jours de fêtes (mais dont le souvenir se révélera être du carburant pour les mois à venir).
Nous sommes seulement sur le pont de Kehl, nous traversons le Rhin.
Face à nous l'Allemagne, et à genoux sur le trottoir, un journaliste du quotidien 20 Minutes qui prend une photo. La crampe ne lâche pas le mollet droit, nous dépassons le journaliste, Christophe grimaçe, heureusement nous sommes en tandem et je continue à pédaler le temps que Christophe tende la jambe et que la douleur passe.
Premier arrêt au stand, dans la station d'essence où nous venions parfois faire le plein.
Nous avons fait quatre kilomètres et demi, il reste environ quinze mille kilomètres.
La route que nous avions prévue d'emprunter est interdite aux vélos, il faut prendre les pistes cyclables, celles qui ne sont pas indiquées sur notre carte (par contre on y voit bien les autoroutes). Au bout de vingt kilomètres, on se perd dans la campagne allemande, il commence à pleuvoir, on plante la tente dans un camping, à dix minutes en voiture de la place St Nicolas aux Ondes, lieu du départ de la courte étape du jour, on en imagine une paire en train d'hurler des insanités au patron du bar de la place qui doit rire aux larmes ou perdre son sang froid (qu'il a naturellement plutôt chaud) devant tant de bêtises humaines.

Vous êtes plus ou moins au courant de ce qui s'est passé entre Strasbourg et Bangkok. Pour l'heure, il s'agit pour nous de faire un petit bilan de ces dix-huit derniers mois, depuis que nous avons quitté notre cher pays.

Dès les premiers jours nous nous sommes aperçus des améliorations qui pourraient rendre notre voyage plus agréable: acheter une carte routière un peu plus détaillée ou renvoyer à Papa et Maman quelques uns des trop nombreux bouquins qui alourdissent nos bagages. Mais l'aspect technique allait vite passer au second plan, derrière la découverte du voyage à vélo, derrière les rencontres avec les locaux et l'apprentissage du voyage.



Au fur et à mesure de notre avancée, voyager à vélo s'est révélé d'une incroyable simplicité.
Nous n'avions aucune expérience du cyclo-voyage, même si nous étions des cyclistes confirmés.
En effet, Estelle pédalait tous les jours de l'appartement à la faculté, de la fac à son boulot, au moins trois kilomètres par jour avec un vélo ravagé par les éventuelles et épisodiques visites des êtres malfaisants que nous avions pris pour habitudes de fréquenter le week end.
Quand à moi, je m'étais résigné à ne plus réparer nos vélos, découragé par le comportement de ces ivrognes qui lorgnaient sur notre garage à vélos comme des renards sur un poulailler.

Mais les quelques cols vosgiens franchis à l'âge de douze ans en compagnie de mon Papa, me donnaient une certaine confiance quant à ma maîtrise de la bicyclette pour le trajet à venir.

Et finalement, quand on assume son amateurisme et que la performance sportive n'est pas un objectif, voyager à vélo devient simple et plaisant.
Techniquement, rien de compliqué, et on trouve souvent des passionnés prêts à nous aider et à nous conseiller, ce qui nous permet de devenir plus autonomes au fil des kilomètres.
Comme le disait Sebastien, un cycliste au long court rencontré à Kathmandou, "tant qu'on est sur le vélo, tout est simple et facile".

En plus de la simplicité, un autre avantage du cyclo-voyage, c'est l'indépendance.

Nous avons la liberté de choisir où on veut aller, quand on veut y aller, et même lorsque les imprévus viennent perturber nos "plans", nous nous sentons acteurs de notre voyage.
Nous sommes libres de disposer de notre temps, pas de bus qui klaxonne pour le départ, nous obligeant à remonter à bord, pas d'horaires décidés sans notre mutuel accord.
Nous sommes libres de choisir notre itinéraire sans que celui-ci nous soit imposé.
On pédale à notre rythme, on s'arrête où l'on veut et quand on veut suivant notre état de fatigue, au grès des aspirations ou des rencontres du moment.

Une jourée en Iran, après une erreur de lecture de notre carte, nous rallongeons l'étape de plus de cinquante kilomètres. Au milieu de ce désert de montagnes, nous croisons un voyageur habillé d'un gros pull en laine, d'une veste de cuir toute craquelée et d'énormes lunettes de soleil. Il porte un appareil photo en bandoulière et conduit une vieille moto russe: "Salut les gars, je suis Afghan, je vais en Europe. Je fais un reportage photo. Et vous qu'est-ce que vous faîtes ici au milieu de nulle part sur vos vélos...?". Rencontre improbable... On finit cette étape de nuit à la frontale sur une piste de gros cailloux. Les gentes et les pneus tiennent finalement le coup jusqu'à l'entrée d'un village où l'on pose notre tente avant de partager une assiette de riz avec quelques soldats.
Le lendemain, nous arrivons à Persepolis, le site deux fois millénaires nous domine de son immensité, le soleil se couche en caressant les immense sculptures de sa lumière chaude et réconfortante.
Nous sommes loin des exploits des aventuriers modernes, une assiette de riz, un coucher de soleil... mais notre voyage à vélo nous fait apprécier la simplicité avec plus d'intensité, comme si nous étions plus vivants.

Nous pensons que ce sentiment est dû à un autre avantage du voyage à vélo: la lenteur.
Nous nous déplaçons à une moyenne de soixante-dix kilomètres par jour pédalé. Nous avons le temps de scruter les détails du paysage, nous nous sentons plus proches de ce que nous observons. Nous avons l'impression de faire partie du spectacle.
Nous faisons aussi un effort physique, faut pas oublier qu'on pédale, et que nous traînons chacun 40kg (20kg de vélo, 20 kg de bagages, un peu plus pour Christophe que pour Estelle, mais c'est une autre histoire sujette à controverses et que...) Bref, nous pédalons, nous suons et cet effort quotidien nous fait particulièrement apprécier de nombreuses petites choses simples comme de l'eau fraîche, une pause à l'ombre, les sourires des passants, les gestes encourageants, applaudissements ou coups de klaxon (uniquement s'ils sont brefs et pas assourdissants, en particulier pas comme ceux des camions pakistanais et indiens, on en a encore les oreilles qui bourdonnent...). On apprécie ces choses simples, gratuites, nombreuses et accessibles, à portée de main, faciles à échanger. Elles sont un moyen de rencontre.
On nous offre de l'eau ou de la nourriture et on sourie, ils sourient à leur tour, on discute comme on peut puis nous reprenons la route tôt ou tard, un peu plus comblés. Notre chemin est ponctué de ces instants d'échange.

De leur côté aussi, les locaux ont le temps de nous voir passer.
Car ils sont aussi curieux que nous, ils scrutent nos déguisements (cuissards, casques...), nos vélos habillés de sacs panières, ils nous dévisagent et tentent de deviner notre provenance (pour Christophe Russie, Mexique ou un pays d'Europe, pour Estelle, Japon, Kazakhstan, Kirgizsthan...).

Le vélo est devenu pour nous la meilleure façon de voyager. Mais il nous a fallu du temps pour trouver notre rythme.
Au début, nous avons fait l'erreur de prévoir une période précise (et trop courte) pour accomplir les kilomètres prévus.
Nous "devions" faire nos soixante-dix kilomètres par jour, nous "devions" arriver à Bangkok pour le mois de mai 2008, nous "devions"... arrêter de nous imposer ces contraintes, héritières d'un état d'esprit imprimé par notre société, notre travail, nos études, nos habitudes productivistes où notre cerveau lui même s'est industrialisé et fonctionne avec des notions de vitesse, de rationalité, d'efficacité et de rendement. Nous trainions ce système (de pensée) comme une vieille casserole bruyante sans nous apercevoir du tintamarre qui nous encombrait.
Et puis nous avons décroché ces casseroles, les unes après les autres.
Une bonne journée n'est plus alors une étape à plus de X kilomètres et avec telle moyenne kilomètrique, mais une journée remplie de rencontres, d'échanges, de découvertes et de beaux paysages.
Les objectifs de départ et le stress se sont peu à peu dissipés, nous commençons à nous laisser porter par les imprévus et à ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure.

 
Les rencontres sont plus nombreuses dans l'arrière pays, dans ces espaces situés entre deux lieux touristiques, entre ces fameux sites incontournables.
Nous préparions notre itinéraire avec Bangkok en ligne de mire, mais il était ouvert à de nombreux et larges détours et changements en fonction des rencontres, récits d'autres voyageurs ou de locaux, contraintes extérieures (visas, passages de frontières, climat), envies du moment, etc...Et il a changé bien des fois.
Au début, ces changements pouvaient causer un stress (par rapport à notre objectif), puis ils devenaient de plus en plus naturels et nous pouvions nous laisser aller à l'enthousiasme.
"Alors nous passerons par ici"...Et nous voilà avec notre itinéraire décidé (plus ou moins). On lit alors sur la carte les cols, les rivières, les endroits où bivouaquer, on cherche les routes secondaires mais "la carte n'étant pas le territoire", nous demandons régulièrement la route aux locaux.
Car à vélo, on n'aime pas trop devoir faire demi-tour, alors nous avons besoin d'eux. On demande la direction à suivre.
C'est un autre moyen de rencontre, et de part et d'autre, il y a de la timidité et de la surprise à se parler,  les regards se croisent et s'interrogent, plus souvent légers et souriants que pesants et méfiants.
On entend des langues inconnues, les sons claquent, sifflent, on entend prononcer avec la bonne intonation le nom du village que l'on poursuit, on fait signe de la tête, "oui, c'est là que nous voulons aller", une main se tend indiquant quelle route suivre, on remercie, on se dit au revoir, tout impressionnés les uns et les autres d'avoir réussi à se comprendre.

Assis sur notre selle à pédaler pendant des heures, nous ne nous ennuyons jamais, tout occupés à regarder l'infini multiplicité des détails qui nous entourent.
On voit les paysages et les gens changer au fur et à mesure des kilomètres, on aperçoit de subtiles nuances sur le physique des gens -la couleur des cheveux, de la peau, les yeux qui se plissent, les habits...- et leur environnement, -l'ambiance et les odeurs dans la rue, le goût des plats, l'architecture des maisons...
Nous passons du monde occidental au monde oriental.
On s'aperçoit surtout plus concrètement que ces deux mondes ne sont pas tout d'un bloc, indépendants l'un de l'autre, comme si une ligne nette et précise délimitait une frontière au delà delaquelle nous basculons dans l'un ou l'autre.


Du point de vue local, deux blancs qui débarquent en vélo, dont une bridée et un blanc à la barbe hirsute, ce n'est pas commun.
Le contact est frontal, surprenant.
Les gens sont habituellement plutôt curieux de nous voir passer, on tape sur l'épaule de son voisin et on nous montre du doigt.
Assis sur notre vélo, nous ne sommes pas protégés par la vitre d'un véhicule. Nous essayons toujours d'aller vers les gens, d'établir un rapide contact, de leur montrer que nous sommes des hommes comme eux avant d'être des cyclistes, des touristes, des voyageurs, des étrangers ou des extra-terrestres. Nous faisons systématiquement bonjour, on lève la main, on sourit, on signale notre présence à l'aide de nos klaxon-trompette et klaxon-clochette. les visages fermés s'illuminent alors de magnifiques sourires.
Nous nous souvenons d'une fois en Inde où des dizaines d'hommes et de femmes creusaient un fossé à la pioche pour y enfouir des conduites d'eau, ils levaient leur outils vers le ciel, arc boutés les uns derrière les autres, le métal heurtait la terre meuble dans un bruit sourd, la chaleur nous assommait tous, nous étions, de notre côté dans l'ascension d'un long col, nous pédalions à huit ou neuf kilomètres heure.
Nous commençons à dire bonjour au premier ouvrier, et par un effet domino, ils relèvent la tête de cette fosse poussièreuse, les uns après les autres. Au fur et à mesure de notre lente avancée, nous leur lançons des "Namastééééééééééé" ("meilleurs voeux", équivalent de notre bonjour), leurs visages d'abord grimacés par l'effort et la chaleur, se figent de surprise de nous voir ainsi déambuler devant eux, avant de s'éclairer de grands sourires qui nous font oublier notre effort. Sans doute oubliaient-ils le leur aussi.
A chaque sourire, nous lâchions du leste et nous pédalions plus facilement. Nous nous sommes arrêtés et cette fois-ci, c'est nous qui leur avons offert à boire.


Avec le recul, nous pensons que la sueur et l'effort que nous produisons facilitent la rencontre, nous portons souvent la même poussière sur nos visages, eux dans les chantiers ou les champs, nous sur la route.
Nous n'avions rien à leur offrir d'autre que nous et notre voyage et ils n'avaient rien à nous offrir d'autre que leur quotidien. Nous étions semblables.


Dans les endroits touristiques, où les rapports commerciaux tendent à dominer les échanges humains, nous ne monopolisons plus l'attention de la rue, notre mode de transport sous entendant que nous n'avons pas beaucoup d'argent.
Pour la plupart d'entre eux, seuls les pauvres voyagent en vélo.
Ainsi appréhendés, nous sommes moins intéressants pour le commerce touristique.


Voyager en vélo nous donne le sentiment de découvrir et d'apprendre dans un contact direct souvent désemparant, comme les foules qui parfois nous entourent, les paysans qui nous arrêtent pour nous offrir des fruits, les motards ou automobilistes qui nous suivent pour nous regarder ou faire la discussion, des enfants qui viennent faire la course avec nous sur quelques kilomètres, des jeunes qui souhaitent nous offrir un sabre pour nous protéger contre les bandits...
Et l'aventure est chaque jour au bout du guidon.
Les rencontres en bord de route se sont souvent prolongées autour d'un repas et d'une soirée passée ensemble. Nous avons découvert la consistance du mot "hospitalité".

Et dans ces rencontres, nous découvrons que toutes ces différences apparentes ne sont qu'un vernis derrière lequel  l'homme est fait du même matériel.

 

Récemment, nous avons lu un petit bouquin de Claude Levi Strauss datant de 1953 et qui traite de l'ethnocentrisme et du racisme (1).
Il prend l'exemple de voyageurs dans un train, le train étant assimilé à la culture et au système de références desquels nous dépendons. Nous percevons le monde depuis notre compartiment avec notre système de références occidental qui "juge les choses à l'aube du développement mécanique et économique, et met de côté l'aspect moral et social".
Quand deux trains se croisent (plus les cultures sont différentes, plus les trains se croisent rapidement), les voyageurs à l'intérieur de chaque train n'ont pas le temps de s'observer, "d'accumuler des informations".
Cette rencontre, ce croisement se résume à "un brouillage momentanné du champ visuel,  ce n'est plus un train, il ne signifie plus rien". Nous n'avons pas le temps de percevoir les passagers de l'autre train. Un message sonore nous avertira peut être que nous venons de croiser tel ou tel train mais nous n'en savons pas plus".
Ces croisements furtifs se traduisent en langage quotidien par: "Ces gens n'ont pas de culture", "ce sont des barbares"...Dans l'autre train, les gens pensent la même chose et ils pensent que s'ils n'ont rien vu, c'est qu'il n'y a rien à voir.


La lecture de cet essai tombé par hasard entre nos mains (dans une de ces nombreuses boutiques de livreslaissés ou échangés par des voyageurs) tombait à point pour conforter notre éloge de la lenteur. A la vitesse moyenne de dix-sept kilomètres heure, nous pouvons observer de nombreux aspects du train, "accumuler une plus grande quantité d'informations",
On a le temps d'appréhender la multiplicité des détails, les petites touches impressionnistes qui dessinent les lieux et les personnes.
Et cette lenteur nous permet de nous rendre compte à la fois des différences mais surtout des très nombreux points communs qui existent entre nous malgré les frontières que certains ont tracées.
Des territoires ont été délimités, cloisonnés, des peuples ont été rangés dans des trains qui sont appelés "nations".
Les communautés de deux régions frontalières qui sont séparées par une barrière étatique sont souvent bien plus proches entre elles qu'elles ne le sont des autres habitants de leur propre "Etat".
Ces hommes et ces femmes ont un passeport différent (quand ils en ont un), mais de par leurs coutumes, leurs origines, leur couleur de peau, leurs croyances, leurs habitudes culinaires...ils ont plus de points communs avec leurs voisins frontaliers qu'avec leurs propres compatriotes. Et pourtant leurs dirigeants ont souvent plus cultiver leurs différences et ont su faire mûrir en eux la crainte de l'autre.


Au Montenegro, on nous dépeignait les Albanais comme de dangereux criminels, et ces derniers nous faisaient le même tableau des Turcs, les Turcs des Iraniens, les Iraniens des Pakistanais, etc...etc...
Ceux dont le discours était le plus alarmant n'avaient jamais mis les pieds dans ce pays voisin qu'ils décrivaient comme "barbare". Mais ils nous disaient "On sait", "On a entendu que", "On a vu" (à la télé probablement), "Là-bas ce sont des barbares, méfiez vous...".
Pourtant ceux qui avaient eu l'occasion d'y aller étaient toujours très rassurants.
Notre prise de conscience de ce cloisonnement a été d'autant plus forte aprés notre entrée en Iran.
Avant le début du voyage, on nous demandait parfois l'itinéraire que nous comptions emprunter. A l'énoncé des pays, les visages se pétrifiaient de stupeur lorsqu'on nous prononcions le mot Iran ou Pakistan.


Le discours unilatéraliste de nos gouvernements et des médias nous a tous enduit le cerveau avec la peur de la menace islamiste et du terrorisme.
L'Iran n'est abordé dans la presse que sous l'aspect de son potentiel nucléaire, de la menace terroriste et des phrases provocatrices de son président Mahmoud Ahmadinejad.
On n'oublie de parler des Iraniens, ou plutôt de ces hommes qui vivent dans ce territoire appellé Iran. Eux aussi sont oppréssés par leur gouvernement et iront en guerre si celui ci le décide et les y oblige (voir notre article sur l'Iran).

Et pourtant, nos rencontres les plus fortes ont eu lieu dans ce pays. Et nous voulons leur dire tout particulièrement "bravo et merci", bravo pour avoir préserver cette humanité, ce sens du partage, ce lien social, merci pour nous avoir accueillis comme des amis, des frères ou même parfois comme leurs propres enfants plutôt que d'avoir perçu en nous l'étranger, l'inconnu, le Français (depuis que sarkozy est président, on nous demande souvent ce qu'il se passe dans notre pays, nous nous apercevons que l'opinion publique nous est beaucoup moins favorable que par le passé, mais pourtant nous avons quand même été les bienvenus).
Nous nous sentons désormais proches d'eux, simplement reliés par cette humanité intrinsèque, commune à tout homme. Par ce qui existe en chacun de nous avant qu'on le recouvre de différentes couches de peinture politique ou religieuse.
Nous nous sentions chez nous.
Serions nous tous decendus du train le temps d'une soirée?


Bon là, on va dire "oh les deux tourtereaux, ils s'emportent un peu, 15000km à manger de la poussière en plein soleil et ils ont le cerveau qui bourdonne, la lapidation, les serials killers, les terroristes et leurs amis néoconservateurs...faudrait arrêter de rêver, vous avez certainement eu de la chance, vous auriez pu mal tomber".

"Dans nos sociétés "libres", on nous impose un faux dilemne, on nous offre la possibilité de choisir entre deux alternatives qui reposent sur une identique perspective: "l'homme est un loup pour l'homme".
Soit nous allons dans la direction du marché toujours plus libre et sans entrave où la main invisible jugulera les excés de chacun (philosophie d'Adam Smith), soit on exige des contrôles toujours plus sévères avec un Etat fort  qui va vérifier, verouiller, surveiller, punir, et qui ne doit pas hésiter à terroriser la population au nom d'un principe de sécurité (philosophie de Thomas Hobbes).
Donc d'un côté, l'individualisme libéral, le chacun pour soi, de l'autre côté, un Etat toujours plus répressif et opressif.
Une autre alternative serait de faire le pari que l'homme n'est pas forcèment ce prédateur social et qu'il peut exister des relations qui se fabriquent sans passer par les voies économiques en activant le sentiment de solidarité et de réciprocité, c'est l'idée de don de Marcel Mauss.
D'après lui, le premier des dons, c'est le don de la vie fait par nos parents, c'est le don de générosité première.(2)

L'hospitalité des Iraniens est un don. Ce don favorise un climat propice à un échange sincère.
On se sent obligado (expression de Nouvelle Calédonie signifiant je suis ton obligé), la générosité de notre hôte nous donne envie de donner à notre tour, nous voulons être à la hauteur de leur noblesse, Nous tentons de nous y élever par la sincérité de nos remerciements, par exemple...
Au petit matin, quand nous reprenons la route, nous sommes souvent émus de se quitter.

Faudrait-il alors croire ces représentations préconçues du monde et les discours qui les accompagnent plutôt que nos propres observations et raisonnements?
L'Iran en est un parfait exemple où nous avons pu nous éloigner du bruit médiatique et des représentations erronnées pour se rapprocher un peu plus de la réalité.

 

"Pourquoi vouliez vous voyager?", nous demande-t-on parfois.

Nous ne savions pas exactement pourquoi nous voulions partir, loin d'un appel mystique nous motivant à rencontrer les peuples du monde, nous voulions tout simplement faire une pause, les derniéres années s'enchaînaient tellement vite que nous n'avions pas le temps de "nous poser (prendre notre temps, arrêter de courir, nous reposer? nous poser...des questions?)".

Estelle finissait ses études, je prenais un congé sabbatique d'un an, nous pédalions direction Bangkok.
"On fait le voyage puis c'est le voyage qui vous fait" disait Nicolas Bouvier (c'est bien lui, Alain? on se trompe pas).


Nous étions partis avec plus que le nécessaire.
Puis pour des raisons de poids, il a fallu ne garder que ce qui nous paraissait essentiel. D'abord obligée, cette simplicité est devenue volontaire. Ainsi allégés, nous avions plus de temps pour nous écouter.

Arrivées en Thailande, l'envie de continuer était la plus forte.
Après la Malaisie et Singapour, ces quatre mois de sédentarisation nous ont permis de faire une pause.
Ce soir nous reprenons la route. Nous montons dans un road train, ces longs camions tirant trois à quatre remorques, direction plein sud pour Adelaide à trois mille kilomètres de là ou nous sommes.
Le routier, Popeye de son nom, offre le "lift" aux voyageurs, il apprécie avoir de la compagnie pour les 48 heures de traversée qu'il effectue d'un trait.
Nous pédalerons ensuite vers Melbourne avant d'embarquer pour la Tasmanie, où nous voulons arriver le plus tôt possible pour profiter de son climat clément en été (janvier, férvrier, mars).
Nous essayerons d'alimenter le blog plus régulièrement.
Le prochain article concernera la clotûre definitive de l'opération Child watch Phuket et les petits Romains (école de Koenigshoffen).
Avant de se quitter, voici un texte influencé par la culture tzigane entendue récemment à la radio.

Nous vous souhaitons à tous une bonne année.

Christophe et Estelle.

Quelles raisons avions nous de partir?
Quel vent rappellez moi nous poussait
On arrive jamais pour les raisons qu'on avait de partir
On ne revient pas pour les raisons qu'on avait de s'en aller
Quelle mouche nous piquait
A quelle étoile avions nous accroché nos verdines
Premier virage tourne, on oublie tout ça

 

Quelle détresse avons nous fuie?
quel horizon nous allumait?
meme si c'est en tribu qu'on voyage
un enfant à l'épaule
voilà une pluie,
voilà une guerre,
voilà une épidémie,
voilà un anneau d'or,
voilà une terre sacré,
voilà un amour
Et l'on sait qu'on n'arrivera jamais pour les raisons qu'on avait de partir
Hasard, nécessité, pente fatale, irréductible destinée,
voilà la vérité du parcours,
Mais nous ne sommes pas seulement ces foetus irrésolus
L'amour est enfant de bohème,
Quelque chose penche,
Quelque chose pense,
Quelque chose prie,
Quelque chose ne veut pas plier,
Sans mot, souvent sans parti, sans patrie,
L'homme descend du songe,
Et ce songe dit le chemin,
Et le chemin penche et pense et rêve,
Non, nous ne sommes pas seulement ces bouchons résignés,
Pas seulement soumis au vent,
uniquement gouvernés par la tyrannie et les fléaux,
les vertes collines et les bordels aux seins fleuris
Le chemin nous fait
Et nous faisons le chemin
Jamais au fond ne s'interrompt le secret conciliabule entre la destinée et la liberté
Chacun, chaque jour sauve sa cohérence

Le voyage c'est des choses qui existent mais qu'on invente
Des là bas qui n'existent que si j'y suis
On ne voyage pas si on ne rêve pas le voyage que l'on fait
On ne parle pas du rêve qui endort
Mais de celui qui réveille,

(pas de nom d'auteur)


(1) Claude Levi Strauss, "Race et histoire", Editions Gonthier.
(2) Extrait d'un entretien entre Alain Guillard et Daniel Mermet,
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1558. (ecouter a partir de 15h28)
.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article