Traversée du Pakistan
Trois jours à Shiraz à vadrouiller entre une mosquée fermée pour rénovation, un mausolée interdit aux non-musulmans et une église arménienne « close le dimanche désolé »… La chance n’était pas de notre côté mais la visite des tombeau et parc du poète Hafez, ainsi que de l’Eglise anglicane nous ont amplement contentés. Nous avons retrouvé nos deux amis basques Aurora et Ruben qui nous suivaient à deux jours près et on a fêté ensemble leurs 10 000 kilomètres de vélo avec Ali, un iranien contacté sur « hopitalityclub.org » et rencontré par hasard à un feu rouge. Le lendemain, après la visite du bazar et du caravansérail Sarai Mushir, -où un autre Ali d’hospitality nous interpelle devant son magasin « I think I know you… », décidément le monde est petit-, nous rentrons à l’hôtel pour décider notre itinéraire. D’après un agent du gouvernement de Quetta, la frontière pakistanaise est toujours ouverte mais nous ne pouvons être sûrs que ce sera encore le cas dans cinq jours. Le bilan est vite fait : nous devons garder suffisamment d’argent et de temps au cas où nous ne pourrions pas franchir la frontière pakistanaise, pour pouvoir revenir sur la côte et prendre un bateau pour Dubai. Il faut partir demain pour Zahedan, ville-frontière avec le Pakistan. Nous réservons nos tickets, passons une dernière soirée avec Ruben et Aurora et c’est parti pour seize heures de rallye.
Après une nuit interminable dans un bus surchauffé (les Iraniens sont apparamment très frileux et l’essence et le gaz ne coûtent rien, ce qui n’arrange pas les choses…), nous arrivons à Zahedan rassurés par Mohammed, un Pakistanais rencontré dans le bus. Il nous dit qu’il ne faut effectivement pas s’attarder au Baloutchistan, zone tribale où les combats entre rebelles et forces de l’ordre sont courants, « mais dans le reste du pays, en dehors des manifestations dans les grandes ville, la vie se déroule normalement ».
A Zahedan, un autre fou furieux au volant nous amène à la frontière pour dix dollars. Les formalités sont rapides et à 9h35, nous sommes à Taftan côté Pakistanais pensant prendre le bus express qui part à 10h et arrive dans la soirée à Quetta (puis reprendre un autre bus dans la foulée pour quitter le Balouchistan rapidement). Hélas ici il est déjà 11h05 et nous aurons droit à un autre bus qui démarre à 13h (en fait il ne partira que deux heures plus tard- et on n’arrivera que le lendemain à 5h du matin). On attend à lâbri du soleil dans une baraque à thé. Je pourrais enlever mon foulard et ma tunique mais je décide de les garder, ayant entendu le récit de quelques couples de voyageurs qui évoquaient la lourdeur de certains hommes à l’égard des occidentales.
Alors qu’il n’y a un qu’un grillage qui nous sépare de l’Iran, le changement est radical. Le Balouchistan est une région très pauvre et il n’est pas besoin de le savoir pour s’en rendre compte : pas d’eau courant, des déchets partout, des villes poussiéreuses, des routes défoncées…La pauvreté se lit aussi sur les gens, beaucoup de cheveux ébouriffés, presque tous portent le shalwar-kamiz, habit traditionnel pakistanais bon marché mais très élégant (long et ample ensemble chemise-pantalon de couleur unie) et des sandales en plastique. A peine assis sous une cabane à thé pour prendre un "tchaï" qui est, comme à l’indienne, un thé au lait très sucré, on nous propose de partager le repas, puis des biscuits ...puis de reprendre un thé, et ce ne sera que le début d’une longue série d’expression de la gentillesse des Pakistanais.
Nous partons avec deux heures de retard, après avoir mis les vélos sur le toit, avec une cinquantaine de litres d’essence stockées à l’arrière du bus. On garde sur nous une carte de crédit et quelques roupies et je cache le reste et notre petite réserve de dollars dans un rouleau de papier toilette ; on ne sait jamais il arrive parfois que les bus se fassent braquer entre Taftan et Quetta, mais a priori sans qu’il n'y ait jamais de blessés… La nuit sera bruyante et glaciale, le vieux bus sans suspension vibre et siffle de tous côtés et on s’arrête toutes les demi-heures. Je lève à chaque fois la tête pour vérifier ce qui se passe, j’ai beau me répéter que les risques de braquage ou de kidnapping sont infimes comparés à tout ce qui pourrait nous arriver d'autre...j'ai beau me dire tout ça, les terroristes aidés des médias ont gagné : j'ai peur...enfin en fait pas tant que ça, je me rendors très vite...on se fait encore une fois déranger par un militaire pour contrôle des passeports et on passera le reste de la nuit à claquer des dents (on passe du tout au tout, cette fois-ci plus de chauffage dans les bus...) à mesure qu’on grimpe dans les montagnes jusqu’à ce que le bus dépose tout le monde dans une ruelle sombre:
-« This is Quetta !!!»
-« Ah bon, vous êtes sûrs ? Et le centre-ville ?"
-« 8 kilomètres »
Quelle bonne nouvelle!! Il fait nuit, on est gelés et épuisés! Heureusement sur le chemin nous tombons sur la gare que nous cherchions – Après un chapati et un thé salvateurs, nous prenons nos tickets pour Bahawalpur, afin de quitter au plus vite la zone tribale. Christophe sympathise avec toute la gare. Le bus part à 17 h , ce qui nous laisse le temps de faire un tour au centre de Quetta. On prend un rickshaw qui se faufile entre les ânes, chevaux et dromadaires, les vélos, motos, voitures, bus et camions. La ville est sale, poussiéreuse et polluée. De nombreux magasins sont fermés. Deux policiers rencontrés un peu plus tard -qui nous offrent milk-shake et cacahuètes- nous expliquent que c'est en raison de l’assassinat d'un chef tribal par l'OTAN et des émeutes qui ont suivi dans un quartier de Quetta. En fait il s'agit du meurtre de Balach Marri, chef de l'armée de Libération Balouche (BLA, Baluchistan Army Liberation) mais dans les journeaux consultés ensuite, on n'entend pas du tout parler de l'OTAN mais d'une opération militaire pakistanaise. Les deux policiers nous offrent aussi la course en rickshaw pour le musée géologique censé renfermer, selon deux cyclo-voyageurs français, des ossements d'animaux préhistoriques. Le gardien du "musée de Quetta", enthousiaste de nous voir arriver, nous donne deux tickets à 10 roupies et court chercher les clefs des trois uniques pièces du musée : dans la première sont disposés des corans en perse et en arabe, puis on enchaîne avec la salle des poteries, et pour finir une pièce où sont exposés quelques fusils et couteaux qu’il commente brièvement:
-"This is local »
-« Aaahhhh… »
-« This is british…. »
-« Ohohhhh… »
-« Ok. Finished »
-« Euh…et les dinosaures ?....? »
Le temps d’appeler son ami qui parle anglais, de nous mettre dans un autre rickshaw pour le musée géologique, de quelques zigs-zags dans les rues de Quetta, d’un thé avec le directeur du département d’archéologie (il y avait encore eu malentendu) et nous nous retrouvons enfin devant nos fossiles vieux de 570 millions d'années, notre squelette de dinosaure et nos pattes de baleines...à pattes ( de « Walking Whale » plus exactement...étape importante du passage de ce mammifère de la vie sur terre à la vie sous l’eau...). Dans le hall du musée, on trouve des documents sur le tremblement de terre qui a eu lieu en 1937 et qui a causé près de 50 000 morts, faisant de Quetta, alors dénommé Little London, une cité à l’abandon. En bref, le professeur-responsable du musée n'avait pas trop le temps mais ces quelques commentaires étaient passionnants.
De nombreux Pakistanais parlent anglais, et même ceux qui n'ont pas fait d'études connaissent quelques mots. Leur accent ressemble beaucoup à l’accent indien. D’ailleurs beaucoup de choses ici figurent déjà l'Inde. En fait, depuis le début du voyage, l’acclimatation culturelle se fait toujours progressivement car dans chaque pays nous avons un avant-goût du pays suivant. Le Pakistan est déjà plus riche en couleur, des peintures et dorures des camions aux femmes dissimulées sous un voile noir mais qui découvrent l'espace d’un instant leurs beaux kamiz rose fushia, bleu roi, ou vert pétant (enfin seulement dans la salle d'attente de la gare réservée aux femmes). Les saveurs sont aussi plus prononcées et la cuisine évoque déjà la cuisine indienne : plats épicés notamment légumes, dhal (purée de pois) et les fameux chapatis, samousas à la coriandre, mélange de noix au cumin... Quant aux odeurs, pas forcément bonnes, elles nous transportent en un bon encore plus loin de chez nous : la nourriture, les fruits, l'encens, mais aussi la poussière, la saleté, les odeurs d'urine partout dans les villes.
Après cette halte à Quetta, on reprend le bus pour quinze heures de défilé de superbes camions aux peintures éblouissantes représentant à l’arrière des enfants ou animaux dans une nature céleste. On s'arrête à Bahawalpur, en pensent peut-être pédaler jusqu’à Lahore. On interroge les locaux mais l'on reste dubitatifs : tout en nous parlant de la beauté de la région, ils nous mettent en garde quant au risque de se faire agresser et même couper les mains et les pieds. On appelle alors un ami pakistanais d'Islamabad qui tient une agence de trekking dans l’Himalaya (c’est l’oncle de Christophe, alpiniste, qui nous a donné ses coordonnées) pour lui demander son avis. Il nous dissuade aussi d'aller à Lahore en vélo…. Nous savons que les locaux sont souvent trop inquiets pour nous et qu’ils exagèrent toujours les dangers pour nous éviter de rouler...; mais cette fois nous sommes dans un pays sous état d’urgence et qui connaît de nombreux affrontements tribaux. En plus du risque terroriste, nous ne possédons pas assez d’informations sur les différents groupes ethniques et les troubles actuels. Nous décidons donc de choisir le prudence et de garder le plaisir de visiter ce pays à vélo lorsque les tensions se seront apaisées. On prend alors un bus pour Lahore. De jour, c’est encore plus affolant de voir le chauffeur, à bloc sur le klaxon, slalomer entre vélos, bétails, motos, enfants qui traversent!!! C’est encore pire que l’Iran, car même sur les petites routes, qui se transforment parfois en piste, le trafic est intense.
Plus on s’approche de Lahore, plus le ciel, déjà brumeux depuis des centaines de kilomètres, devient sombre et on entre d'un coup dans un nuage de poussière et d’humidité, comme dans un énorme pot d’échappement. Le bus nous dépose à quinze kilomètres du vieux centre et on se met à pédaler. Ici on roule à gauche et notre rétroviseur est du mauvais côté. Mais bon, il faut y aller et de toute façon, on n'utilise pas le rétro ici, il faut foncer, c'est à celui qui est derrière de nous éviter. On arrive près de la gare où ça grouille d’hôtels bon marché aux chambres sans fenêtre qui
suintent la moisissure. On en trouvera quand même une au troisième étage avec une vue sur une rue plus calme, plus calme mais quand même plus bruyante que n’importe quel grosse avenue parisienne!!! Ici la moindre moto fait un bruit de tracteur et on klaxonne comme on respire, ou plutôt comme pour montrer qu’on est le plus fort. Comme beaucoup n'ont pas assez d’argent pour s’acheter une mobilette, on trouve quand même pas mal de bicyclettes, mais ça n’est pas suffisant pour sauver la donne. A peine deux heures dans la circulation et on ressort en se mouchant une matière moire et épaisse de notre nez. C’est affolant, je n’ai jamais vu une ville aussi polluée. Les gens d'ici s’en rendent bien compte, ils n’arrêtent pas de tousser et de cracher.
Le lendemain on commence la visite de la ville par le London market, c’est vraiment très sale, une mélasse de boue et de déchets partout, tout est poussiéreux, on ne peut poser la main nulle part sans avoir les mains noires, ça sent l’urine et le souffre et il y a des centaines de mouches dans les échoppes. L’atmosphère est vraiment étrange, l’air est lourd et humide, on devine le soleil derrière un brouillard gris dense. Le centre historique renferme de nombreux monuments où l'où peut se reposer de l'agitation de la ville. Parmi les plus imposants, la Mosquée Badshani construite par le sixième grand empereur moghol au XVIIe siècle. Entièrement en marbre et pierre rouge, elle est l’une des plus grandes au monde. Le fort de Lahore adjacent est actuellement en rénovation mais on peut le visiter. Son origine est obscure mais attribuée à « Lo », fils d’un certain Rama Chandara de l’âge épique -mais on trouve des traces d’habitation antérieure-. Plusieurs fois détruit et reconstruit, le fort de Lahore est un ensemble monumental de jardins et de palais très bien conservés mais tous recouverts d’une couche de suie noire qui donne au site un air de désolation inquiétant. Avant de rentrer à l’hôtel, on partage le thé avec un cuisinier pakistanais qui suit une formation en cuisine française et sait préparer
le fameux « french burger »…quel outrage à notre cuisine!!!, Les instituts de Lahore ne se foulent pas quand même!!! Sur sa demande de lui indiquer une autre spécialité, on lui écrit la recette de la quiche lorraine, de tête... mais bon sans savoir vraiment à quoi ça ressemble, ça va être difficile pour lui, surtout que pour lui expliquer ce que c’était, on lui a dit que c’était "un peu comme une pizza mais sans sauce tomate et avec des œufs"…peut-être que d’ici quelques mois, on trouvera dans les restaurants de Lahore une nouvelle spécialité :« la french egg-pizza ».
On continue à faire chaque jour des rencontres très agréables et à vérifier la sympathie des Pakistanais. On se rend compte aussi que beaucoup propose des choses qu’ils ne peuvent se permettre de nous offrir et le font plutôt par gentillesse. Dés lors, mieux vaut refuser au moins une fois pour être sûr que notre hôte a les moyens de son hospitalité. Ainsi, si parfois ils paraissent moins généreux que les Iraniens (car à mon sens, ils n’en ont pas les moyens), ils ont pour la plupart le sourire vraiment franc et honnête et les yeux brillants de sympathie et de douceur.
Encore une fois et on s’en doutait, il faut se méfier des idées toutes faites. De nombreux Iraniens par exemple -qui n’avaient jamais mis les pieds au Pakistan- nous répétaient que les Pakistanais étaient des gens mauvais, agressifs, voleurs…Encore une fois, ce n'était qu'un dangereux préjugé. Peut-être que la gentillesse pakistanaise s’exprime plus largement à l’égard des Occidentaux mais des Iraniens et des Indiens rencontrés au Pakistan nous ont aussi dit qu’ils trouvaient ce peuple bon et honnête. Quant à l'opinion selon laquelle les hommes sont trop engageants envers les Occidentales, je n'ai pas ressenti de lourdeur excessive. Mis à part quelques regards insistants, je n'ai pas été dérangée...je pense cependant que le port du voile y est pour beaucoup.
Le lendemain, après quelques bricoles à la banque et à la poste, on cherche un café Internet, On en trouvera deux dans une galerie marchande. On demande deux postes et là je suis complètement estomaquée lorsqu'il me répond que la consultation est interdite aux femmes. Absolument consternée, je lui demande pourquoi:
- " Parce que c’est la loi."
Finalement je partirai très énervée de Lahore, lorsqu'un motard me pressera la poitrine en passant: j'hurle, j'accélère mais il savait très bien qu'il s'en tirerait indemne!!! Rien que pour ça je vais changer mon rétroviseur de côté au plus vite!!!!
Malgré tout, et cet évènement rageant mis de côté, je garde un bon souvenir du Pakistan et de l'accueil que l'on nous a reservé et j'entre en Inde, comme dans chaque nouveau pays, à la fois mélancolique et en pleine effervescence....
Estelle