Epuisante Inde

Publié le par Tanchovic

Ecrit à Kochi (Kerala), 1er février 2008, 8120 kilomètres de vélo.

undefinedGoa. 
Bon il y a toujours cet envers du décor indien : odeurs nauséabondes, déchets qui s’empilent, chiens galeux, cris des corbeaux qui rôdent, mouches par quinzaine dés qu’on commande un plat, mais lorsqu’on s’écarte un peu c’est quand même un grand luxe que de pouvoir déguster un bon plat les pieds dans le sable devant cette grosse boule orange qui vient s’enfoncer dans la mer, promesse de l’arrivée d’un peu de fraîcheur pour la nuit. Ça nous a fait un bien fou, mais on était contents de voir qu'on avait hâte de repartir pédaler.

 

On met les voiles mais finalement après trois jours de vélo sur une nationale surchargée, on se retrouve près de Gokarna, à Om Beach, plage où Christophe avait posé son hamac il y a quelques sept années de cela. Om beach (dont le nom vient de sa forme en « Om », symbole spirituel hindou) est accessible uniquement à pieds et le point de départ de balades vers d’autres criques (Half-moon, Paradise beach). On s’installe dans une petite hutte bon marché dans une guesthouseundefined familiale. On y restera cinq jours : un petit trait d’union ponctué de veg thali, de tchai, de chapatis cuits au feu de bois sur la plage et partagés avec une petite troupe de voyageurs serbes, français, sud-africain avec qui on partage expériences de voyage et autres, on nage vers Half-moon  et la plage Paradis, on regarde la lune qui se lève chaque soir dix minutes plus tard, on attend que les nuits soient assez sombres pour se baigner au milieu d’un champ de petit plancton fluorescent (pour nous en vain car on n’est pas restés assez longtemps)…bref on prend le temps d’observer la nature et ses rythmes et on s’attache à ce lieu et ces personnes.

 

Nous retrouvons aussi Aurora et Ruben, les deux cyclistes basques que nous avons rencontré en Iran et qui, n’ayant pas obtenu le visa pakistanais, ont du prendre un bateau pour Dubaï (puis Oman puis l’avion pour le Sud de l’Inde). Ils vont vers le Nord, nous vers le Sud mais nous les retrouverons peut-être au Népal. Car nous irons au Népal, même si nous ne pourrons pas entrer au Tibet, au pire nous prendrons un avion pour Chengdu (sud de la Chine). Nous ne pouvons pas nous résigner  à prendre un bateau de l’Inde pour Singapour ou Bangkok, il est trop tôt…et puis le Népal, on en rêve depuis un bout de temps.

 

C’est un vrai plaisir de retrouver nos amis basques que nous avions quittés à Chiraz. Et c’est de plus en plus difficile de repartir, sachant que nous devons affronter la highway pendant encore cinq undefinedjours (pour atteindre Calicut au Kerala, à partir d’où, selon nos amis espagnols, on retrouve des petites routes qui longent la côte). On se remémore mon hystérie des deux derniers jours lorsque les camions passent à cinq centimètres de mon guidon, on pense aux bus qui nous obligent à sortir de la route, aux klaxons incessants, aux queues de poisson, aux voitures qui nous doublent à toute blinde pour s’arrêter juste devant nous. Aurora et Ruben nous conseillent vivement de prendre le train, ça nous aidera à repartir. Mais ce ne sera pas une mince affaire.

 

Voyager avec des vélos, ça complique pas mal de choses : il faut prendre un train spécial avec wagons à bagages, négocier avec le responsable de la gare, etc…mais de toute façon c’est complet pendant cinq jours, on opte donc pour le bus mais il n’y a que des bus locaux, moyenne de trente kilomètres heures, cinq changement sur 400 kilomètres et à chaque fois un défi pour qu’ils acceptent qu’on mette les vélos sur le toit.

 

Finalement il nous faudra deux jours pour rejoindre Calicut avec un arrêt à Mangalore où c’est le même cirque pour trouver un endroit sûr pour laisser les vélos pour la nuit…et toujours la même nonchalance et absence d’aide reçue.

 

Avec tout ça, l’Inde commence à nous user : entre les routes tranquilles mais défoncées et aux côtes inhumaines et les voies plus ou moins bien asphaltées mais saturées, on s’épuise dans un tourbillon visuel, sonore et odorant, dans une tornade de klaxons, d’odeurs, de pollution, de undefinedpoussière, de trafic, des « hello ! », des « Namaste ! », des « Tata ! » (« Au revoir ! »), des « ten roupies », du dédain, des sourires…et du monde, du monde partout, tout le temps, on ne fait pas cent mètres, en vélo, à pieds ou en rickshaw sans croiser quelqu’un.

 

Pratiquement tous les récits de cyclistes venus en Inde nous avaient mis en garde : c’est éreintant, c’est trop, trop de mauvais ou trop de bon mais surtout c’est TROP ; certains ont même abandonné l’idée de pédaler dans cette énorme pagaille.

 

Car un kilomètre en Inde n’a rien à voir avec un kilomètre n’importe où ailleurs. Un kilomètre en Inde c’est une cascade de sensations et d’émotions, négatives ou positives. Tant de journées pédalées en appellent presque autant de repos,  surtout qu’il y a tant à faire quand on s’arrête, tant de choses à voir – l’Inde abonde en villes saintes, lieux sacrés, palais, forteresses, réserves naturelles et autres merveilles- mais aussi tant de choses à vivre. Il faut rester plus qu’un soir pour humer l’atmosphère d’un lieu.

 

Notre prévision kilométrique avant le départ nous paraît maintenant bien naïve : « 70 kilomètres par jours, six jours sur sept pendant onze mois »…Absurde !!! Rien que les problèmes administratifs (demande de visas, durée de validité…) mettaient à mal notre plan et nous n’avions même pas évoqué la fatigue. Enfin, nous nous en sommes rendus compte et acceptons de nous arrêter autant de temps qu’il le faut pour satisfaire notre curiosité et notre besoin de repos.

 

L’Inde nous use mais lorsque l’on regarde en arrière, de ces deux mois dans ce pays nous nous formons déjà un beau et extraordinaire souvenir. C’est quand même un pays magique, ce mélange de Moyen-Âge et d’ultra-modernité, où cohabite une faune humaine et animale incroyablement undefineddiverse, où croyances et rites ponctuent la vie quotidienne et nous plongent dans un univers fantasmagorique. 
Et hier, un don des cieux : sur la route on s’approche d’une énorme masse sombre en mouvement : c’est un éléphant, vision absolument féerique, c’est la première fois que j’en vois un, j’en ai des frissons, on passe à un mètre de lui. Je toucherai même cette peau rugueuse et poilue à quelques kilomètres de là dans une réserve où de pieux mécènes entretiennent soixante éléphants destinés à des processions religieuses. Ces pauvres bêtes sont enfermées dans ce minuscule parc, chaînes aux pieds car elles se mettent parfois en colère -ce qui est compréhensible vu leur mince espace de liberté, elles seraient bien mieux dans la nature.
 

 

Nous arrivons au Kerala après 2250 kilomètres pédalés en Inde et c’est encore une explosion de sens. On se lève de plus en plus tôt mais toujours la chaleur moite enveloppe nos corps et transporte une multitude d’effluences à nos narines : odeurs de poissons -que l’on transporte dans des paniers, sur des rickshaws ou motos- dont le jus coule le long des routes, arômes des fruits venant des nombreuses étales que l’on trouve partout : raisins, ananas, bananes, cocos, chikous, pommes-cannelles, drinking-mangos, papayes, tous plus sucrés et délicieux les uns que les autres. Le soir, on déguste des plats aux épices et lait de coco, accompagnés d’appam ou de puttu -sorte de galette de farine de riz- ou avec des parotha (crêpe au blé et au lait)-.

 

Les Keralais sont plus chaleureux et souriants qu’au Nord : plus de mesquins « My friend, my undefinedfriend !!! » mais de vrais sourires qui en disent beaucoup plus longs. Les hommes portent le dhoti, longue jupe qu’ils raccourcissent en la nouant autour de la taille, les femmes sont toujours en sari mais cheveux lâchés, brillants comme de l’or noir. On croise pleins d’écoliers sur la route, beaucoup plus qu’ailleurs. Le Kerala est en effet l'État indien dont le taux de scolarisation est le plus élevé (90% contre 40% en moyenne en Inde). Ce n’est quand même pas si dur que ça de rendre l’école gratuite et obligatoire !!! Mais non, encore et toujours, on préfère dépenser l’argent dans le superflu au lieu d’assurer les besoins élémentaires des populations. Et on lit dans le journal ce matin, « L’Inde est fière d’annoncer qu’elle pourra envoyer son première équipage dans l’espace d’ici sept ans » : deux milliards et demi de dollars entre autres sommes monstrueuses dépensées au dépens de ceux qui meurent de faim dans la rue.

 

Oui c’est vrai, le même schéma se répète souvent mais, comme je l’ai déjà dit, ici c’est encore plus flagrant.  


Estelle

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Publié dans Inde

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C
je suis bien d'accord avec Tchéchène, votre récit est super touchant ... Au travers de vos lignes, on comprend bien combien c'est dur. C'est un peu comme quand on écoute Daniel MERMET sur France Inter : on a pas le son mais on a les images et vos mots... vous nous donnez beaucoup ! Alors, ne changez rien les amis et restez postifs, vous faites un truc extraordinaire et on est derrière vous pour vous donner de l'énergie contre la bêtise des chauffeurs (de bus ou de camion)ou pour les derniers km si difficiles... A bientôt Céléol
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T
C'est vraiment super touchant votre récit.Je suis impressionné par vos talents littéraires.
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