Tout le monde ne peut pas lever son majeur...

Publié le par Tanchovic

Entre chaque oasis touristique, petit enclos où les Indiens savent nous dorloter  avec nos conforts d’Occidentaux (hôtel avec salle de bain, pizzas, croissants, guides, ice cream…), nous déambulons à vélos et vivons plus à l'indienne.

Mais une seule route concentre tout le trafic pour passer de l’Etat du  Karnataka à celui du Kerala.
 

Alors c’est dangereux et on en a marre de se battre contre ces boites métalliques grinçantes, un œil rivé sur le rétroviseur, l’autre anticipant loin devant l’arrivée de ces fous du volants (pas facile tout de suite d’adopter cette posture du  regard) pour se ranger sur le bas-côté dès que l’un deux décide de doubler.

d-Goa-008.jpg

Ce sont eux entre autres les coupables de notre stress

On a donc décidé de prendre un bus sur 400km pour se reposer…se reposer ???… Deux jours pour faire 400km !!!

Parce que les trains sont bondés, on effectue les trajets dans des bus locaux, à coup de 50km.

Alors on avance doucement, à chaque fois, on monte les vélos sur le toit, sans recevoir d’aide si on ne le demande pas.

Parfois, le chauffeur ne veut pas attendre que l’on monte les vélos. Je grimpe quand même sur l’échelle arrière, mon vélo sous le bras, il commence à démarrer. Je m’énerve, tape sur le pare-brise arrière (ici, les bus n’ont que deux vitres, le pare-brise avant et celui à l’arrière, les autres vitres sur le côté sont en faites des stores métalliques remontés au maximum pour que la chaleur ne stagne pas à l’intérieur).

Estelle, hystérique comme jamais je ne l’ai vue, tape sur le côté du bus en hurlant au chauffeur de s’arrêter. On leur dit que ce n’est pas juste et qu’ils ne sont pas gentils (traduction édulcorée), ils s’en foutent, le poinçonneur monte dans le bus et ils mettent les voiles.

Dans cette gare de bus, un attroupement s’est formé autour de notre colère, ça parle, ça explique à son voisin que les deux blancs pètent les plombs et que le chauffeur n’a pas voulu attendre et que pas un seul n’est venu à notre rescousse.

Vingt minutes passent. La colère retombe car finalement tout est normal, eux ne s’énervent pas pour si peu...

Le bus suivant arrive.

Cette fois, on a deux minutes pour monter les vélos, même des Indiens nous aident spontanément, je les attache (les vélos) pendant que le poinçonneur hurle ``hurry up hurry up``,  je saute en bas de l’échelle, Estelle a déjà monté les sacoches…ouf c’est reparti.

Mais au bout d’une heure, le bus s’arrête, « le bus, il est cassé, le bus il est cassé, tout le monde descend», « quoi, comment, on est où ? », on descend bicycles et bagages. « Eh mon argent? Je t’ai donné deux cent roupies, I want my money back ». Il me rend cinquante roupies, le bus démarre, les autres passagers sont déjà repartis dans un autre bus, et on se retrouve en plan au bord de la route, nos sacs et les vélos sur les bras, quelques billets dans la main.

On enrage, on peste devant ce qu'on considère comme une injustice (?), ça fait deux jours qu’on sue en mangeant de la poussière. Je tape les pieds par terre, lève les mains au ciel (enfin ce sont plutôt deux majeurs en direction du chauffeur) et j’hurle « c’est vraiment pas juste ! » + nombreuses injures. Estelle est à bout de nerfs.

Eh oui, petit blanc, c’est vraiment pas juste, mais ici t’es en Inde et c’est la jungle alors trouve-toi un bus et dégage ou reste au bord de la route à te lamenter. 

e-Kerala-003.jpg

 Apres 90km et 8 heures sur la route avec quelques complications mecaniques

Alors on prend sur nous et on se dit qu’effectivement, tout est normal et on recherche un bus, on remonte les vélos sur le toit…et c’est reparti : « Ras le bol de ce pays, demain on prend un billet d’avion pour le Népal et ciao l’Inde ! »

Et finalement le lendemain, on pédale à nouveau en souriant de notre craquage, on est dans une forêt de cocotiers et de bananiers, on croise des éléphants, et on veut continuer en Inde, venir à bout de ce pays, arriver à la pointe Sud, au cap Kumari, là où les trois mers se rencontrent, la mer d’Oman, la mer du Bengale, l’Océan Indien, « prendre alors l’Inde dans sa main », comme l’écrivait sur son blog  François, un voyageur réunionnais. C’est une image qui nous motive. Ensuite remonter vers Chennai.

Et puis ces mésaventures, presque quotidiennes en Inde, font partie du voyage. Oui c’est facile d’être cool à la plage, les pieds en éventail…Tout le monde est cool, les pieds dans le sable, un cocktail à la main. C’est maintenant dans ces situations de stress que l’on doit essayer de faire preuve d’un peu de sang froid. Maîtriser sa violence alors qu’elle ne parait jamais plus juste que devant l’injustice. On se rend compte après qu’elle ne l’est jamais, n’étant que l’expression maladroite de notre détresse et de notre incompréhension. Alors comment réagirait-on devant une vraie injustice ? Resterions nous maître de nous même où plongerions nous dans une violence aveugle et inutile ?

undefined
Un seul arbre dont les branches s enracinent dans le sol
pour en faire de nouveaux lies au premier


La mendicité nous apporte aussi son lot de questions.

Les mendiants sont partout très nombreux, la mendicité fait partie de la culture indienne. Certains en font un art de vivre comme les sâdhus qui se déplacent à pied dans une recherche mystique et prient pour les hommes. En échange, en remerciement de ces prières, les Indiens leur donnent quelques roupies quand ils viennent frapper à la porte de leur maison.

Mais la plupart des mendiants sont des miséreux, reclus à vivre dans la crasse et à manger des chappattis (sorte de galette de farine), sans espoir que cela ne change jamais.

Ils sont nés apparemment avec cette idée de racheter dans cette vie,  les pêchés de la précédente et l’acceptent.

On se dit que les mendiants lépreux ont dû être vraiment très méchants dans leur vie d’avant.

Et on leur donne quelques pièces un peu tous les jours.

Hier à la sortie d’un temple, ils étaient une demi-douzaine assis par terre. Quand je donne, je les regarde dans les yeux en leur offrant mon regard de bon Samaritain en même temps que quelques roupies.

Eux, ils ont les yeux braqués sur ma main à essayer de deviner combien je vais déposer dans les leurs, quand ce ne sont pas des moitiés de paumes rassemblées pour rattraper les pièces (vous croyez que c’est facile vous d’attraper des pièces quand la lèpre vous  a rongé tous les doigts ?)…

Certains nous engueulent à moitié quand il n’y a pas assez. Alors mon regard pieu de touriste qui donne de l’argent pour se sentir un peu plus à l’aise dans ses tongs est bien loin de leurs préoccupations quotidiennes de trouver de quoi assurer les chappattis du soir.

Mais derrière ces six mendiants, un septième exprime son indignation, « Meugneugneu ».

Vu la formulation de sa requête, il doit être muet, « Meugneugneu », Estelle lui tend un billet à deux reprises, « tu le veux ou tu le veux pas ? », la mendiante d’à côté nous fait signe d’insister, mince il est aveugle donc il faut lui poser le billet entre ses mains.

Désolé vieux et bon courage !

Bon, mon ton sarcastique sert juste à prendre un peu de distance, parce que ça fait mal au ventre et à l’âme cette misère, ça nous ramène face à une réalité de la vie, face à la précarité et à notre propre fragilité.

Voir un homme ramper au sol pour se déplacer, c’est inhumain et pourtant bien réel, là devant nous, juste sous nos yeux.

Sur le moment, cette injustice semble si grande qu’on veut tout donner pour l’aider (ou pour soulager notre propre conscience ?). Et puis, on compte son argent… et tout cet élan de générosité disparaît bien vite face à la rationalité étriquée du porte-monnaie. On donne mais on ne donne pas tout.

Et il ne reste alors plus que des points d’interrogations bien égoïstes : et moi comment ferais-je pour supporter cette vie à sa place ? En serais-je seulement capable une journée ?

Jean T et David B m’ont chargé de porter leurs amitiés à tout le monde mais le goût amer d’un sentiment d’impuissance laisse son empreinte dans ma mémoire.

Et on peut en vouloir à ces Indiens aisés ou de classe moyenne de ne rien faire pour leurs compatriotes. Mais  sommes nous exemplaires dans notre pays pour faire la lecon a l`Inde? Et personnellement, qu’est-ce que je fais moi pour aider les autres ? Est-ce que mon travail, mon comportement, mon argent contribue à améliorer la situation ?   Est-ce que mes efforts sont aussi tous dirigés pour améliorer ma vie? Et celle des autres ?

Toutes ces questions se bousculent sur notre route mais à donner, l’on croise parfois des sourires magnifiques, à trois dents jaunes, et l’on oublie tout l’espace d’un instant.

Christophe



undefinede-Kerala-004.jpg

Publicité

Publié dans Inde

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
T
bisous à vous deux je vs atend à bangkok les grives <br /> TOM
Répondre
S
c'te gueule tof!!! ah je vois que ca te réussis de pédaler... moi aussi ca me touche beaucoup vos histoires... <br /> Vous savez en Nouvelles-zélande, il y a énormément de personnes qui font le tour du pays à vélo, à chaque fois que j'en vois je pense à vous, alors, dans mon V6 turbo propulsé, je passe à fond les gamelles en les rasant tout en accélerant, en klaxonnant et en leurs faisant un gros doigt...<br /> with love... aruno
Répondre
M
Salut les nomades d'un autre monde,<br /> <br /> Au vu de la tête de Christophe tout droit sortie d'un film mémoire d'outre tombe, la gueule a fait une rencontre avec une horde de mouches, insectes, enfin la cata, alors courage courage courage maître mot d'une aventure incroyable, pu serait-ce le soleil la polution ?<br /> Bon coup de pédale et attention à ces foutus bus, camions, enfin de drôles d'engins à 4 roues tout droit sortie du film Mad-Max,c'fou
Répondre
A
T'as quoi dans un gueule, Tof? Y a un escadron de mouches tueuses en rut qui passait par la, ou bien as-tu du faire face à un réaction chimique orchestrée par un chapati décati? Attention! N'oublie pas ta crème solaire!<br /> Audrey.
Répondre
M
Le bel arbre dont vous avez mis la photo (avec la voiture de tintin au congo en dessous) s'appelle un banian ou banyan de l'inde, c'est de la famille du figuier. On en a pas mal à la réunion. Il produit des racines aériennes depuis les branches, ce qui lui permet de s'étendre énormément. Je ne sais plus dans quelle conquête de quel pays, on raconte qu'une armée de 500 soldats avaient pu passer la nuit à l'abri d'un seul banian. Etonnant, non ?<br /> Bizz<br /> Méla
Répondre